Le suffixe Aquitain –OS/-OSSE de Gascogne et ses équivalent des autres régions d'essence vasco-aquitaine ou proto-basque


EN GASCOGNE

Ce suffixe prend généralement les formes –OS et –OSSE en français. La forme –OS est majoritaire. Il existe aussi ce que Gerhard Rohlfs considère comme des variantes, –OST et -OUST. La forme  –OSSE n’est présente que dans le département des Landes et plutôt dans sa partie occidentale. En gascon normé le choix a été fait de les orthographier –ÒS et –ÒSSA. C’est ce que je faisais également puisque c’est mon choix sur la carte de Gascogne que j’ai conçue et c’est aussi la solution que j’avais proposée à la municipalité de Biscarrosse, au début des années 2000, pour les panneaux en gascon qu’on peut voir aux entrées de la commune. Je dois dire que j’avais tout de même quelques doutes. Puis, en 2011, un mini débat eut lieu sur le site Gasconha.com au sujet de ce fameux suffixe. J’ai alors commencé à réfléchir à cette question en me demandant si ce choix graphique était judicieux et conforme à l’étymologie, au substrat proto-basque ou vasco-aquitain et aux pratiques de nos voisins et cousins germains de l’aire vasco-aquitaine, les Basques et les Aragonais.

Les toponymes et microtoponymes en –OS sont très nombreux en Gascogne. Leur écriture ne pose aucun problème en gascon normé, –ÒS. Les macrotoponymes en –OSSE sont au nombre de douze dans les Landes : Arengosse (attestations médiévales Arangossa aux XIème et XIIème et Arengosse au XVème), Biscarrosse (attestations médiévales Biscarrossa aux XIIIème et XIVème), Chalosse (Pays. Attestations médiévales Sialosse, Sialossa, Xielosse), Garrosse (attestations médiévales Garosse, Gairosse du XIème au XIVème), Josse (attestations médiévales Aiossa, Joces, Jousses et Geosse du XIème au XIIIème), Narrosse (attestations médiévales Narrosse et Bedoiosse, Bediossa aux XIème et XIIème), Gosse (Pays. Attestations médiévales Gonossa XIème et XIIème), Seignosse (attestations médiévales Sinosse, Sinossa aux XIème et XIIème), Souprosse (attestations médiévales Semprosse, Souprossa, Sombroce du XIIIème au XVème), Tosse (attestations médiévales Atossa, Tosse du XIème au XIIIème), Tyrosse (attestations médiévales Tirossa aux XIème et XIIème siècles) et Yzosse (attestations médiévales Usshos, Ysosensis, Ysosse aux XIème et XIIème). Notons qu’il existe aussi de nombreux microtoponymes comme Sintrosse, Navarrosse ou Lubiosse. Si on étudie les formes basques et aragonaises de ce suffixe et leurs attestations médiévales, il me semble que le choix graphique –ÒSSA est sujet à caution car je pense que les formes en  -OSSA du Moyen Âge sont dues à l’influence qu’exerçait le latin sur les scribes de l’époque qui ont abusivement «féminisé» les noms de lieu, accolés au nom de la paroisse, par une espèce de pédanterie scripturale. Les exemples pris ailleurs dans l’aire proto-basque, Aragon et provinces basques actuelles, semblent confirmer cette hypothèse puisque ce suffixe ne possède quasiment jamais la marque –A. Seulement trois macrotoponymes l’ont qui sont Güesa/Gorza, Berroza/Berrueza/Berrotza et Sangüesa/Zangoza (Zankoza en roncalais). Pour ce dernier, les attestations médiévales du XIème siècle sont Sancosa, Sangosa, Sancuesa, Sangüesa. Selon moi, il ne s’agit pas tout à fait du même suffixe si on prend en considération ce qui suit.

EN ARAGON

Les toponymes concernés ont un suffixe –UÉS/-ÜÉS, résultant de la diphtongaison du O tonique en espagnol (pontem >puente, fontem>fuente). Les graphies médiévales révèlent qu’aucun de ces noms de lieu ne s’écrivait avec un suffixe de type féminin –OSSA, -OSA, –OZA, -UEZA ou –UESSA.

Province de Huesca : Arués (attestation médiévale Arose). Angüés (attestation médiévale Anguese). Arascués (attestations médiévales Arasquosse, Arascuesse). Aragüés. Barbués (attestations médiévales Barbosse, Barbuesse). Bernués (attestations médiévales Bernos, Bernuesse). Biscarrués (attestations médiévales Biscarrose, Biscarruesse). Larués (attestations médiévales Laros, Larosse, Larruesse). Urdués (attestation médiévale Ordos).

Province de Zaragoza : Bagüés (attestations médiévales, Baguasse, Baos). Sigüés. Undués (attestations médiévales Undosse, Ondosse).

La quasi-totalité de ces toponymes est au Nord de l’Aragon et ils voisinent avec la Navarre. La province de Teruel en est totalement dépourvue. Ils sont donc les pendants de ceux qu’on trouve en Navarre voisine ainsi qu’en Gascogne et Béarn.

Au Pays Basque

Labourd : Bardos/Bardoze (attestations médiévales Bardos au XIIIème) et l’intéressant microtoponyme Miotz, sur la commune de Villefranque, qui rappelle exactement notre Mios du Pays de Buch.

Basse-Navarre : Arros/Arroze ≠ Arrossa.

Soule : Alos-Sibas-Abense/Aloze-Ziboze-Onizegaine, Arros/Arroze (Larzabal-Arroze-Zibitze), Viodos/Bidoze, Ithorots/Ithorrotze.

Guipuzcoa : Aucun.

Biscaye : Aucun.

Alava : Aucun.

Navarre : Ces toponymes apparaissent avec des suffixes -OZE / -OTZ(E)/–OZ.

Aizarotz, Alkotz, Allotz, Almandoz, Anotz, Artanoz/Artanotz, Apardoze, Arraioz, Artazkotz, Arzotz, Azpirotz, Bidankoze/Bidangotze, Eparotz, Errotz, Esnotz, Espotz, Estenotz, Urrotz, Ezkaroze, Ezkirotz, Galdurotz, Galoze, Ilotz, Ilurdotz, Imizkotz, Imotz, Iraizotz, Irotz, Izanotz, Larraiotz, Larrangotz, Lekaroz, Leotz, Leranotz, Madotz, Mendiorotz, Nabaskoze (Attestations médiévales Navascuasse, Navascos), Nardoze, Olkotz, Ongotz, Oronoz, Orotz, Oskotz, Urdirotz, Urdotz, Urotz, Urrotz, Usotz, Ustarrotz, Uztarroze, Zenotz, Zildotz.

Conclusion

Notre suffixe proto-basque ou vasco-aquitain prend donc plusieurs formes.

–OS/-OSSE en français, en Gascogne et au Pays Basque septentrional. Le second est prononcé "osse" en gascon occidental et ce sans doute depuis le Haut Moyen Âge.

-OTZ(E)/-OZ(E) en Basque, en Navarre et au Pays Basque septentrional. Ils sont prononcés "otsé, ossé".

-UÉS/-ÜÉS en Aragon. Prononcé "oués" et sans doute ossé au Moyen Âge.

La solution romane pour transcrire le son ouéssé a longtemps été C/Ç. C’est ce qu’on lit chez les auteurs basques classiques et aussi ce qu’on retrouve dans l’orthographe des toponymes basques et aragonais comme Cihigue, Alçay, Alçabéhéty, Çaro, Estérençuby ou Ribagorça. Aujourd’hui, le basque moderne l’écrit avec un Z. Pour les toponymes en –OS c’est –ÒÇ qui m’a d’abord tenté, mais il m’a semblé que c’était une complication inutile et pédante. Je pense donc qu’il n’y a aucune raison de changer la graphie actuelle –ÒS du gascon normé. Pour -OSSE le choix de -C- à la place de -SS- m’est dicté par le fait que, comme nous l’avons déjà vu, c’est généralement la solution romane pour le Z basque contemporain. Je suis conscient qu’on pourra me taxer de pédanterie, c’est logique par rapport à ce j’ai écrit au sujet des pauvres scribes du Moyen Âge. Tant pis.

Contrairement à ce qui avait été dit lors du débat de 2011, le –E des toponymes –OZ(E), -OTZ(E) basques, en graphie actuelle, ne me semble pas être un artifice moderne dû à une mécoupure issue d’une forme –OZ+EKO. Le suffixe génitif locatif en basque est –KO et on ne rajoute parfois un E,      –(E)KO, qu’après Z ou S.  Ainsi sont acceptées les formes Gasteizko et Gasteizeko (de Vitoria), Parisko et Pariseko (de Paris). Neska eder hori Gazteiz(e)koa da (Cette belle fille est de Vitoria). Si le E était issu d’une mécoupure on aurait Gasteize* et pas Gasteiz.  Le cas de Bardoze est parlant puisque, si le –E n’était qu’un artifice moderne, la forme Bardozko* existerait aussi. Le suffixe –AR/ -TAR/-DAR désigne les personnes selon leur origine. Dans ce cas, le E est instable puisqu’il disparaît systématiquement lors de cette suffixation. Arraioztar (originaire de Arraiotz), Bardoztar (originaire de Bardoze), Bidankoztar (originaire de Bidankoze/Bidangotze), Nabazkoztar (originaire de Nabazkoze). Dans tous les autres cas de suffixation le E se retrouve. Bardozetik (depuis/par Bardos), Miotzetik (depuis/par Miotz), Gasteiz(e)tik (depuis/par Vitoria). Si le E était véritablement dû à une mécoupure, il se serait généralisé, ce qui n’est pas le cas puisque –OZ (minoritaire) et –OZE (majoritaire) alternent avec –OTZ (majoritaire) et –OTZE (minoritaire). Pour terminer avec cette argumentation, le basque décline Zangoza en Zangozako, Zangozar, Zangozatik etc... Si, pour        –OZ(E), -OTZ(E), le suffixe originel avait été –OZA on aurait encore, à l’heure actuelle, des graphies du type Bardoza et des suffixation de type Bardozako ou Bardozar. Avec –OZ(E), -OTZ(E) nous somme  vraisemblablement en présence des différentes manières d’écrire le même suffixe, tout comme on a –OS, -OSSE et –OST en Gascogne et la marque –A est inexistante ou quasi inexistante.

Je pense donc qu’on devrait écrire :

Miòs, Andernòs, Mesòs qui sont ou seraient Miotz, Andernotz et Mezotz en basque.

Arangòce, Garròce qui seraient Arango(t)ze et Garro(t)ze en Basque. Je terminerai avec ce dernier exemple, qui me tient doublement à cœur parce que c’est le nom de ma commune et aussi peut-être un des plus beaux toponymes proto-basques ou vasco-aquitains Bizkarrotze (que je préfère à Bizkarroze) et que j’écris désormais Biscarròce en gascon normé en reconnaissant que Biscarròsse est tout aussi justifié. Mais je renonce en tout cas au –A qui me semble incorrect et injustifié.

Philippe Lartigue, mars 2014.

 

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